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Les
Saintes-Maries-de-la-Mer
Un texte du père Pierre CAUSSE extrait de "La roulotte"N° 149 avril 1999 revue de l'aumônerie nationale |
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Les Saintes! comme l'on dit là-bas, autour du delta du Rhône. Mot chargé
de poésie et de prière!
Tout plein de lumière de ces paysages de Camargue qui l'entourent, où l'on ne sait plus très bien, par moment, où finit la terre, où commence la mer... En ce nom s'inscrit d'emblée le site de ce village aux maisons basses et blanches éparpillées naguère entre les saladelles et les sables... L'église le domine de ses créneaux et de ses mâchicoulis, de son toit pareil à une plage d'envol, enfin de son clocher dont le trident se découpe dans le ciel. Le marais, le sable et la mer cernent cette paroisse isolée que seule la route relie aux terres fermes. L'église à elle seule mérite le voyage. Nef de pierres, carène d'or, vaisseau mystique, forteresse marine de la foi et autres comparaisons nautiques que se transmettent guides et brochures, sont autant de litanies banales à force de répétition. Il reste que l'église des Saintes réunit et résume les perfections de style de ces églises du XII° siècle, chaîne des sanctuaires côtiers du Languedoc dont Agde et Frontignan, Vic et Maguelone, forment les émouvants maillons. Mais ici, l'intelligence du plan s'impose avec une telle facilité, la conception des bâtisseurs se révèle si audacieuse, qu'on éprouve à cette vision un des plus satisfaisants plaisirs de l'esprit. Si ce sanctuaire n'avait à nous offrir que des satisfactions esthétiques, nous pourrions déjà nous déclarer comblés. Mais la forme n'est qu'un accessoire souvent trompeur et jamais mieux qu'aux Saintes Maries ne s'est affirmée la primauté du spirituel. Tendresse exprimée par ces ex-votos accrochés aux murs: primitifs populaires qui chantent en couleurs vives les miracles de Marie-Jacobé et de Marie-Salomé. L'impression dominante est d'intelligence, de grandeur et de foi. Le caractère défensif passe au second plan malgré la dentelure des créneaux, la cour octogonale et l'étroitesse des ouvertures. En ce bout de terre, tout converge vers ce monument mystique, témoin de la foi ancestrale apportée par les saintes femmes, disciples de Jésus. De ce haut lieu de prière est partie à travers le temps et l'espace, la Bonne Nouvelle révélée par le Christ pour le salut des hommes et la transformation du monde. Tels sont la raison et le sens qui rayonnent de ce sanctuaire drainant depuis des siècles, des milliers de pélerins. La publicité faite au PELERINAGE des Saintes-Maries-de-la-Mer par les hebdomadaires illustrés, la littérature, le cinéma, les organisations touristiques et les médias en général, attire en ce coin jasdis perdu, les 24 et 25 mai de chaque année, des foules innombrables de curieux et des milliers de pélerins. C'est un vrai raz-de-marée qui déferle sur la bourgade, submerge la plage, inonde les places et les rues et vient battre contre les murs de l'église. |
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Parmi
ces pélerins s'impose depuis des décennies, la présence remuante des
GITANS. Romanciers, poètes, historiens, essayistes, ne se sont pas privés
de proposer des raisons à cette étrange assiduité. Plus l'ignorance
est grande, plus fertile est l'imagination. Tout ce qu'on ignore devient
mystérieux. Comme on ne sait rien ou presque sur les Gitans parce qu'ils
ne sont pas des gens comme tout le monde, on ne peut parler d'eux qu'en
les auréolant d'énigmes. Alors est évoqué le mystère de cette race qui
semble trouver le secret de ses obscures origines lors de son rassemblement
aux Saintes Maries. Une sorte d'accord paraît être établi entre le Gitan
et le pays Camarguais. Tient-il cet accord, à ce fait qu'ici l'espace
est libre, les limites de la propriété individuelle à peine marquée,
au point que la lande et la plage paraissent des biens communautaires;
tient-il à ce que les "bohémiens" étaient et restent encore
en
de nombreux pays des hommes de chevaux? Cet accord résulte-il du culte séculaire qu'ils semblent avoir voué à Sara la Noire? Quoiqu'il en soit, leur présence ici s'harmonise avec le paysage d'une façon si parfaite qu'ils contribuent par leur propre mystère au mystère de cette terre; ils sont devenus un des éléments de cette atmosphère extraordinaire qu'on ne respire qu'en Camargue. Cependant, la question demeure: depuis quand les GITANS viennent-ils là? Devant la difficulté à apporter une réponse précise, on préfère rester dans le vague: "depuis un temps immémorial"! Une façon d'avouer son ignorance quant à la date à laquelle ils ont commencé à fréquenter le sanctuaire. Grâce au travail des historiens, il est possible de localiser le départ de leurs migrations entre les rives de l'Indus et les confins de l'Afghanistant autour du X° siècle. Au XV° siècle, ils abordent l'Europe. En 1419, la première troupe atteint la France. Le 22 août, elle se présente devant la petite ville de Châtillon-sur-Chalaronne où elle reçoit un accueil généreux. Les archives de la ville d'Arles gardent la trace de leur passage dans la cité en avril 1438. Ce qui les situe à dix lieues des Saintes Maries de la Mer, dix ans avant la découverte des reliques des saintes et de celles de Sara. Il est probable que dès le XV° siècle, certains groupes de tsiganes se rendaient aux célèbres foires de Beaucaire pour leur commerce. On peut supposer qu'ils faisaient route jusqu'en Camargue à l'occasion des pélerinages. Mais de ces visites, il ne subsiste aucune trace. Le fait est d'autant plus insolite que leur présence est mentionnée, vers la même époque, en d'autres lieux de dévotion: au Mont Saint Michel, à Notre Dame des Ardilliers près de Saumur, sans parler des sanctuaires par eux fréquentés en Italie et en Espagne. Comment croire qu'aux Saintes Maries, leur venue n'ait pas attiré l'attention? Le premier témoignage écrit que nous possédions sur leur participation à ces festivités est de Frédéric Mistral. Racontant sa visite en Camargue en 1855, il écrit: "L'église était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays d'Arles, d'infirmes, de bohémiens, tous les uns sur les autres. Ce sont d'ailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges, mais exclusivement à l'autel de Sara qui, d'après leur croyance, serait de leur nation". (Mémoire et Récits 1906) Le "journal" soigneusement tenu à jour par les curés des Saintes de 1861 à 1939, et conservé au presbytère ne nous est pas d'un plus grand secours. Les mentions faites de leur présence à ces fêtes insiste plutôt sur l'aspect étrange, déroutant ou les manifestations exubérantes et quelque peu encombrantes de leur dévotion. Aux alentours de 1900, un curé de la paroisse se demande ce que les Gitans venaient faire au pèlerinage de mai et quelles raisons - sans doute peu avouables - les mêlaient aux pèlerins de la région. Un peu plus tard, un autre curé mieux informé leur consacre toute une page de ce journal. "Les bohémiens sont déjà arrivés. Usant d'un droit très ancien qu'on leur a laissé d'occuper, sous le choeur de l'église, la crypte de Sainte Sara, leur patronne légendaire, ils sont là accroupis au pied de l'autel, têtes crépues, lèvres ardentes, maniant des chapelets, couvrant de leurs baisers la châsse de leur sainte, et suant à grosses gouttes au milieu de centaines de cierges qu'ils allument. "Jour et nuit, ils chantent des cantiques et marmonent des prières que personne ne comprend, dans un langage qui n'a pas plus de nom que d'histoire... C'est un spectacle unique que leur présence à ces fêtes. Elle donne au pèlerinage un caractère d'originalité qui ne manque pas de pittoresque et de grandeur. Cependant, malgré leur zèle excessif, leur démonstration enthousiaste, leur abandon diligent, on ne peut s'empêcher de se demander s'ils sont véritablement chrétiens et si c'est bien l'amour des Saintes Maries qui inspire leur conduite. "Pour une certaine catégorie, on serait tenté d'en douter quand on observe leur tenue indifférente et fière pendant les cérémonies religieuses qui s'accomplissent dans l'église haute. Tout incline à croire qu'ils ne font aune attention aux offices et ne prennent aucune part au culte traditionnel. Ils semblent consacrer toute leur dévotion à l'autel de leur sainte privilégiée. Au moment des acclamations aux Saintes Maries, la plupart restent muets ou s'obstinent à répondre par le cri unique de "Vive sainte Sara!" "Nombreux sont cependant ceux qui sont attachés à la religion catholique. En quelque pays qu'ils se trouvent, ils font baptiser leurs enfants et ne manquent pas d'appeler un prêtre pour leurs malades. Pendant les fêtes des Saintes Maries, leur attitude est des plus respectueuses. Les longues heures qu'ils passent à la crypte, la vénération qu'ils ont pour les saintes châsses, l'empressement qu'ils mettent à porter, toucher, baiser, faire baiser à leurs enfants, à la procession, la barque qui contient les statues des Saintes, se disputent les fleurs qui la parent, témoignent de leurs sentiments chrétiens. Pour être quelquesfois bruyante et exagérée, leur dévotion ne dénote pas moins chez eux un certain esprit de foi et de confiance qui les honore et fait plaisir à voir." |
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Ces
observations sont étonnament proches de celles que l'on peut faire
encore aujourd'hui. Quelles que soient les réserves que l'on puisse émettre à l'égard de ces récits qui, par ailleurs, ne manquent pas de poésie, il reste un fait incontestable: la Provence avait des communautés chrétiennes avant la fin du Ier siècle. Il fallait bien qu'elles eussent des fondateurs. C'était d'ailleurs le désir des églises primitives: se relier aux saints qui avaient connu le Seigneur Jésus pour affirmer leur authenticité. La légende, ici comme ailleurs, n'est peut-être après tout, que la "parure de fête de l'Histoire". |
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